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Publié
19 avril 2021
Temps de lecture
11 minutes

Émergence

Émergence
An-Phuong Nguyen
19 avril 2021 / lecture de 11 minutes

Différence, cohérence.
Croissance, décroissance.
Inclure, transcender.
Se séparer, intégrer.

Ces mouvements semblent opposés mais leur interrelation est pourtant le leitmotiv de la vie. L’acte même de venir au monde n’est-il pas une séparation entre deux êtres ? Et qu’est-ce qui nous hante le reste de notre vie si ce n’est la recherche du retour vers l’Unité ?

Les atomes se différencient en allant former telle ou telle molécule, les molécules se différencient en cellules, elles-mêmes se différencient pour former des organes qui s’intègrent en un corps. Pour grandir et se complexifier, la vie se différencie pour intégrer un ensemble plus grand que la somme de ses parties.

J’appelle la valse de ces mouvements naturels, à la fois opposés et complémentaires, l’émergence.

Transcender et embrasser, se différencier et intégrer sont la respiration de l’être, la danse d’Eros et Agape. Exister c’est embrasser les paradoxes, je suis onde et je suis corpuscule.

Décroitre peut-il faire partie du mouvement de grandir ?

Suite à plusieurs années de pratique d’une médecine holistique, et forte de mes propres expériences en méditation, je ne peux plus voir l’humain séparé du cosmos. Les éléments dans lesquels habite l’humain l’habitent aussi, et de ce fait l’influencent. Mon « travail » est devenu un voyage au sein du microcosme humain, où je navigue dans les énergies de l’être, de la terre et du ciel.

Saviez-vous qu’il y a dans le corps des points d’acupuncture qui portent des noms d’étoiles ? Des points sources, des points rivières et des points montagnes ? Des organes Bois, des organes Feu et des ponts vers l’âme ?

Je suis toujours émerveillée quand je suis face à la douce perfection de la nature. La fleur ne doit pas « travailler » pour devenir un fruit. Elle est, tout simplement, et en étant elle devient.

émerveillement à la nature

Il y a une impulsion, une intelligence naturelle qui gouverne les choses. Une femme au moment de l’accouchement peut toucher à cette force quand vient vraiment le moment de pousser. Celles qui en ont fait l’expérience vous le diront toutes : « Ça pousse tout seul ! », c’est irrésistible, incontrôlable et sans effort.

De nos jours, on ne laisse plus la vie pousser toute seule. La science a détrôné la nature et l’humain s’est coupé des rythmes naturels, alors nous tirons sur la vie plutôt que de la laisser pousser.

Sentez-vous en ce moment l’énergie du printemps, l’énergie de la vie qui pousse toute seule ? Dans la philosophie orientale des 5 éléments, le printemps est porté par l’élément Bois. Les organes Bois sont le foie et la vésicule biliaire, les parties du corps sont les yeux et les tendons.

En ce moment même, les phénomènes d’émergence qui se passent à l’extérieur de nous se passent aussi à l’intérieur de nous, car nous ne sommes pas séparé.es de la nature qui nous entoure.

Et si je me souvenais que les saisons influencent mon corps et que ma vie est faite de saisons, de vie et de mort ?

Longtemps la peur de la mort a influencé mes choix. Protéger la vie était devenu une urgence. Alors pour protéger, j’ai appris à contrôler. Je suis devenue thérapeute, enseignante, scientifique. N’est-ce-pas ce que fait Homo Sapiens depuis 70 000 ans ? Contrôler, dominer, conquérir.

Croissance économique, croissance personnelle, croissance spirituelle. Ce besoin de croissance constante ne cacherait-il pas une peur profonde de la mort ? Cette peur est encore plus présente dans nos sociétés trans-religieuses, où l’on a transcendé le concept de religion sans ré-inclure celui de spiritualité.

Dans un monde où toutes les vérités se valent, où la complexité augmente par le fait même que les points de vue se multiplient, où tout le monde a droit à l’expression mais où personne ne s’entend, comment ne pas vivre de la confusion, de la frustration et de la colère ?

Autrefois il y a avait les prêtres pour trancher, puis il y a eu les juges, et la science. Aujourd’hui les tribunaux ont migré vers les réseaux sociaux, les églises se sont transformées en condos et tout est prouvable par la science. Avant il y avait les médias qui jouaient un rôle de tierce partie en nous fournissant une observation neutre des faits, ce qui nous permettait d’avoir plusieurs perspectives d’un même événement. Aujourd’hui les médias favorisent plutôt les polarisations et les prises d’opinion, accentuant les différences entre nous.

Dans la philosophie orientale des 5 éléments, la colère est l’émotion du Bois, et la vertu qui lui est associée est la bienveillance.

Comment travailler avec la colère dans une société post-vérité où les notions hiérarchiques se transforment ? Et y a-t-il vraiment une sagesse dans la colère ?

La vie a besoin de se séparer pour pousser, et de ré-intégrer pour grandir. Transcender et inclure. Les deux mouvements sont nécessaires à l’évolution.

La tension met en mouvement, elle nous propulse. Au printemps les bourgeons éclatent, les graines se déchirent. Au même titre, la colère nous pousse à nous séparer des anciens schémas, et quand elle est saine, elle nous amène à créer un nouveau monde qui inclut de l’ancien monde ce qui nous porte encore, et transcende de lui ce qui ne nous sert plus.

La colère, en permettant ce renouvellement, est pleine de sagesse. Mais alors, comment laisser la colère nous propulser vers un monde meilleur sans nous étouffer dans la rage ?

En 2018, j’ai décidé d’apprendre à travailler avec cette énergie.

Je suis sensible, comme une fleur, mais à l’époque je l’étais aussi comme une bombe. Heureusement (et malheureusement pour lui) la seule personne avec qui j’exprimais ma colère était François. Mon mari se mangeait la claque pour tous les hommes et j’avais l’impression de porter la rage de toutes les femmes.

L’année précédente, le mouvement #MeToo avait ébranlé la communauté bouddhiste dans laquelle je pratiquais aux États-Unis, me montrant les limites de la forme de facilitation que j’utilisais à l’époque : elle était excellente pour générer l’inclusion et la cohérence, mais limitée pour travailler avec les dynamiques de victimisation et de condamnation.

Je pataugeais dans la lourde stagnation à laquelle peut mener la cohérence quand elle devient de la complaisance. J’ai alors découvert le travail de Diane Musho Hamilton et j’ai décidé d’étudier auprès d’elle pour apprendre à faciliter des situations de conflits hautement polarisées.

C’est à la suite de cette formation que j’ai pu laisser éclater cette colère en public. Je me rappelle encore avoir hurlé dans les toilettes du tribunal de justice de Salt Lake City où se passait notre séminaire. J’avais l’impression d’être cette graine qui se fend, tout mon être résistant à cette perte d’identité.

C’est par un processus de deux ans que j’ai pu libérer et apprivoiser cette énergie de vie, d’expansion et de séparation, qui est au coeur du processus d’évolution. Et c’est là que j’ai réellement découvert le sens de la bienveillance.

J’ai découvert la bienveillance d’écouter mes limites et d’exprimer mes besoins, celle de savoir demander de l’aide et de me laisser être imparfaite. La bienveillance envers les autres aussi, surtout lorsqu’ils n’agissent pas selon mes valeurs.

femme méditation - réflexion

Le mouvement d’Agape, celui d’inclure, d’embrasser, ce mouvement de la bienveillance, c’est lui qui nous permet d’intégrer. Et naturellement, en intégrant, je préserve. Vieillir ne serait alors plus vu comme une pathologie mais comme un cadeau et la mort ne serait plus à combattre mais à accompagner.

Quand je me suis libérée de la colère j’ai enfin pu relaxer. Ça n’est pas pour rien qu’en anglais, emergency veut dire urgence. On l’a tous expérimenté, être en colère ça tend. C’est bien pourquoi les tendons sont associés à l’élément Bois, et qu’en anglais printemps se dit spring, à l’image de ce ressort qui nous propulse.

En situation de conflit, je peux être « déclenchée » rapidement et facilement entrer dans des dynamiques polarisées où je ne veux entendre que ma vérité. Savoir calmer mon système nerveux a été primordial pour pouvoir transformer ces situations de tension. La méditation et la nature m’ont aidée à rester réceptive, à l’écoute et présente dans le chaos. Les défis et les conflits ont alors pu devenir une source de créativité et d’intelligence collective et non plus une source de menace.

La bienveillance m’a aussi appris l’humilité. L’humilité de me laisser ne pas savoir. L’être est absolu mais le devenir reste un mystère.

Ayant fait le choix de m’incarner, j’ai aussi fait le choix de laisser l’inconnu m’immerger, pour me mettre au service d’un mouvement plus grand que moi-même.

Quand j’ai accepté de ne pas savoir, je n’ai pas eu le choix que de laisser aller le contrôle. Comment contrôler quand je ne sais même plus où je vais, ni même qui je suis ? J’ai découvert qu’il y a du bon à m’abandonner. Je me suis rendue compte que parfois, prendre ma place peut signifier me retirer, être cette graine qui n’a plus peur de s’enterrer, de disparaître, de se décomposer et laisser le ciel et la terre prendre possession de son potentiel.

Alors si nous remplacions l’idée de croissance par celle d’émergence ? Émergence personnelle, émergence spirituelle, émergence économique.

L’émergence implique le respect des rythmes de la vie alors que la croissance absolue entraîne l’épuisement de celle-ci. Pourrais-je vraiment vivre si je ne faisais qu’inspirer sans jamais expirer ? Dans un monde où toutes les vérités se valent, où les notions de hiérarchie disparaissent, il devient essentiel de savoir embrasser les paradoxes pour pouvoir continuer à s’entendre.

Je suis onde et je suis corpuscule.

Crédits photos : Zoltan Tasi
, Maxwell Ingham, Ümit Bulut