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Saint sex

J’ai pratiqué la sexualité sans pénétration pendant quelque temps, entre 2005 et 2007.

J’étais dans une période de ma vie où ma confiance en moi était très forte. J’avais une exposition depuis près de deux mois au centre-ville de Montréal dans un lieu mythique de la culture underground, je montais sur scène comme chanteur et danseur avec un groupe dont commençaient à parler certains médias, je travaillais comme barman et j’avais été approché pour être mannequin par une grande agence de Toronto.

Les propositions de partager un lit devenaient nombreuses, voire un peu trop à mon goût. La romance et l’exclusivité étaient des incontournables sur mon chemin, limitant, protégeant ou portant mon exploration des relations de corps.

Une chose qui me donnait très envie de sexe, au delà de l’orgasme, était le niveau de volonté que cette énergie générait en moi. Je sentais que l’énergie sexuelle était intimement liée à ma capacité d’entreprendre, d’accepter des risques, de persévérer, d’inclure, d’écouter et d’être disponible, et elle l’est toujours. Mon exploration de la sexualité était correcte, mais elle avait quelque chose d’apparenté à la relation avec certaines drogues. Elle m’apportait quelque chose dont j’avais besoin, mais elle exigeait en échange que j’adopte des comportements toxiques.

À l’époque, j’étais conditionné par l’idée qu’entrer dans une relation d’intimité physique impliquait un concept de propriété, d’appartenance à l’autre. Mon mental était réalistement programmé par la perspective catholique. Je me sentais « possédé », seul responsable de devoir répondre aux besoins de contact physique intime de l’autre.

Mon besoin à moi était pourtant simple, à la base. Je voulais connecter physiquement, jouer, aimer, découvrir, offrir, jouir. Avec le recul, je sais maintenant que j’avais envie d’intimité physique, de toucher.

Le toucher est un art tabou. Notre civilisation a de grands artistes de la musique, des saveurs gastronomiques, des parfums, des couleurs, mais pour le toucher… c’est réservé au traitement, à la thérapie.

Il y a pourtant un aussi grand potentiel de virtuosité dans l’art de toucher que dans l’art de jouer d’un instrument de musique. Lors d’un contact, je peux jouer avec l’intensité de la pression, sa durée, le rythme, le parcours choisi, les variations d’intensité, les inversions, les pauses, le style, la lenteur, la profondeur, etc. Comme en musique, je peux me laisser guider par l’intuition. Faudrait revoir notre vision collective du toucher, je crois.

Tous les humains que je connais ont besoin d’être touchés.

Dans notre société, c’est tout ou rien. « Vous couchez ensemble ou vous êtes juste amis ? » Je pars du principe qu’il y a un spectre très large entre le massage de pieds et la pénétration.

Le toucher et la sexualité

Il n’y a pas tellement de types de relations sensuelles différentes dans nos structures sociales en 2021. Il n’y a pas par exemple une personne avec qui il y a pénétration, puis une, ou d’autres, avec qui seule la co-masturbation a lieu, puis d’autres avec qui il y a relation physique intense avec libido mais sans toucher aux organes génitaux. Soit on couche ensemble, soit on est ami.e.s.

Dans notre tissu social, il n’y a pas de coexistence saine de relations multiples impliquant de la libido.

Serait-il possible d’avoir différents types de relations impliquant de la libido sans jeter à l’eau le concept de couple ? Nous ne connaissons que les relations avec pénétration ou sans sexualité. C’est tout ou rien. Pourquoi ?

Il y a de très bonnes raisons à cela, surtout si l’ouverture à la sexualité avec une personne implique automatiquement la pénétration. Objectivement, la pénétration est une menace potentielle pour l’individu, pour sa famille, pour la conjointe ou le conjoint. Il y a le danger de grossesse involontaire ou de maladie potentiellement mortelle, il y a aussi le risque de la rupture de la cellule familiale en raison de conflits émotifs. Toutes ces possibilités sont excessivement menaçantes pour un membre d’une espèce dont la survie dépend essentiellement de sa capacité à faire partie d’un groupe.

Le mythe dit qu’un homme ne peut pas contrôler ses gestes une fois sa libido bien allumée, que c’est au-delà de ses forces. Cette énergie prend le contrôle et sa bête le domine. Rendu là, il ne peut plus répondre de ses actes. Du coup, il doit tout mettre en place pour ne jamais se rendre jusque là, comme en obligeant les femmes à cacher tout ce qui pourrait l’exciter, ou en coupant le clitoris des filles pour que plus tard elles n’aient aucune pulsion dangereuse pour l’homme.

L’homme ne peut se contrôler, alors il a le devoir et le droit de faire tout ce qu’il juge nécessaire pour tout contrôler autour de lui, pour protéger le monde de lui-même : cette histoire est globalement acceptée, c’est un mensonge extrêmement populaire.

L’énergie sexuelle peut être maîtrisée. Voilà la réalité.

Personnellement, je la maitrise assez pour qu’elle me serve au lieu que ce soit moi qui la serve. Je parle ici à partir d’un vécu, pas d’une réflexion théorique. Pour les exigences de mon contexte de vie, je me sens pleinement en contrôle quand il s’agit de ne pas laisser cette « bête » faire du mal. Mon niveau de maîtrise n’est pas incroyable, il est juste bon.

Je sens un lien très fort entre cette énergie, ma santé et ma volonté. L’énergie sexuelle est une force, tout comme la vapeur. Pour maîtriser la machine à vapeur, il a suffi de s’assurer qu’il y ait un petit trou qui s’ouvre quand la pression devenait trop forte. La machine à vapeur, cette technologie de bombe meurtrière s’est du coup transformée en révolution industrielle pour l’humanité.

Si on se donnait la possibilité de satisfaire plus librement nos besoins de contact intime en intégrant une nouvelle forme de relation sexuelle, cadrée avec créativité, pleine d’intégrité, d’écoute, de transparence et de respect, on pourrait se retrouver dans une situation similaire à celle de la transformation de la bombe à vapeur en révolution planétaire.

type de relations sexuelles

Pour revenir à mon histoire, malgré ma culture d’homme blanc hétérosexuel de l’occident judéo-chrétien, le sapiens en moi sentait que je pourrais explorer la sexualité pleinement et sainement aussi librement que j’explorais la musique, à condition de redéfinir ce qu’est la sexualité.

Mon expo à Montréal était centrée sur le concept risqué de la sexualité sacrée : la sexualité vue non pas comme un puit sans fond dans lequel l’humanité est toujours sur le point de s’engouffrer, mais comme une source d’énergie vivante et puissante. Je questionnais visuellement la réputation lourde du sexe.

Cette réputation ou perception part de loin. Prenons les cours d’éducation sexuelle. On y parle essentiellement des dangers du sexe. Faire attention est essentiel, mais ne parler que des dangers d’une chose la transforme en interdit.

Ou la vulve. Le dessin d’une vulve par un adulte dans un lieu public génère une gêne importante alors que le dessin d’une personne qui en tue une autre est relativement banal.

L’image de la vulve est taboue. Pourtant c’est la porte de la vie, elle mérite un amour immense, sincère, ouvert, doux, joyeux, enthousiaste. Sa représentation visuelle est un symbole de vie, mais notre monde la perçoit trop souvent comme un symbole de danger : perte de contrôle, viol, montée de la bête, déconcentration, manipulation, etc.

Mon expérience personnelle ne va pas dans ce sens. S’il y avait une bête dangereuse en moi, ce n’était pas l’énergie sexuelle mais plutôt l’éducation et la culture de son utilisation.

La pénétration comme centre, objectif et sommet du jeu de relation des corps est une perspective limitative et toxique. Et si j’enlève cette composante, il se passe quoi ?

Un soir, dans un village de Charlevoix au Québec, j’étais avec une jeune femme trop trippante avec laquelle je ne me voyais absolument pas en couple mais avec laquelle j’avais envie de partager une vivifiante nuit gastronomique de sensations corporelles.

Porté par je ne sais quelle ouverture, j’ai eu un accès de transparence nouvelle, une sorte de perspective libre. Je lui ai proposé de passer la nuit ensemble, mais sans inter-pénétration de nos sexes. Règle du jeu : pas de contact de muqueuses à muqueuses. En une seconde, la décision de passer la nuit ensemble est devenue simple. Voir jusqu’où je pourrais tenir à ce jeu sembla augmenter de beaucoup son intérêt pour la rencontre. Ça allait à contre-courant de beaucoup de perceptions de l’homme. Ainsi est né le sexe sans pénétration dans ma vie.

femme sexualité libre

Au début de nos échanges, j’étais actif et elle était passive, puis graduellement nous avons appris à être simultanément actifs et passifs. C’est pas si évident de recevoir et de donner en même temps : mon éducation et ma culture sont grandement basées sur le choix d’un côté ou de l’autre, il y a rarement l’intégration des deux. M’identifier à la juxtaposition de deux opposés plutôt que de m’identifier à l’un ou à l’autre, c’est pour moi assez contre-culturel. Quantique.


En support à l’article

Si vous avez habituellement des relations sexuelles avec pénétration avec un partenaire, essayez de vous lancer le défi de ne pas le faire pendant une semaine ou deux, suggère Kate Moyle. Le temps écoulé depuis la pénétration ne créera pas seulement une tension, mais se toucher en dehors de la pénétration peut signifier que vous découvrirez de toutes nouvelles sensations ou zones érogènes que vous n’aviez jamais exploitées auparavant.

Un article anglophone de la revue Cosmopolitan : 10 non penetrative sex ideas that are just as pleasurable (if not more!)


Jouir à côté de ma partenaire qui jouit devant moi après nous être tous les deux supportés, explorés, stimulés, amusés, tordus de rire en jouant à chevaucher cette force de désir aussi agile à décentrer les plus grandes aspirations qu’à fournir une énergie toujours plus importante pour jouer et jouer encore… c’est d’une satisfaction immense. Au final, la communion est bien plus grande que ce que la pénétration seule peut apporter. La contrainte est mère de l’innovation.

Aujourd’hui, la première chose que nos enfants voient de la sexualité est la pornographie. Scènes de domination, d’agression, de souffrance, de soumission. J’y vois l’équivalent de la musique death metal. Ce genre ne me plait pas mais il plaît à des gens. Dans le contexte actuel de la porn, une majorité de jeunes en viennent à croire que ce genre de sexe, c’est LE sexe. Comme si tout ce qu’on trouvait gratuitement en ligne était de la musique death metal et que les jeunes en venaient à croire que la musique, c’est ça.

Il est urgent d’intégrer les arts du toucher dans l’éducation et de créer divers types de relations corporelles socialement saines. N’oublions pas que nous venons toutes et tous d’une relation sexuelle.


Crédits photos : We-Vibe WOW Tech, Dainis Graveris, Guilherme Caetano

Saint sex
François Cliche
17 mai 2021 / lecture de 12 minutes
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